
Décryptage du projet de "refuge" pour dauphins à Pairi Daiza : entre exception scientifique et stratégie commerciale déguisée.
Article du 06 mars 2026
Alors que l’Europe tourne progressivement le dos à la captivité des cétacés, la Wallonie semble nager à contre-courant. Sous couvert d’une "exception scientifique" glissée dans le nouveau Code wallon du Bien-être animal, le parc Pairi Daiza se positionne pour accueillir des dauphins issus de delphinariums en fermeture. Derrière le discours de "sauveur" d'Eric Domb, la réalité économique et législative interroge : assiste-t-on à une avancée éthique ou à la création d'une nouvelle vitrine commerciale sous caution gouvernementale ?
Le discours du "sauveur" : un écran de fumée ?
Suite à la polémique sur un possible Delphinarium à Pairi Daiza, relayée dans la presse, au niveau des associations de défense des animaux et dans un article paru le 5 mars 2026 sur le site d'AnimalWeb Belgique, Eric Domb, fondateur de Pairi Daiza, a publié un post sur Facebook afin de justifier l'accueil de dauphins. Son argumentaire repose sur le fait que les dauphins nés en captivité sont inaptes à la vie sauvage. Incapables de chasser, sans système immunitaire rodé aux pathogènes marins et privés de repères sociaux naturels, leur réintroduction serait, selon l'homme d'affaire, une condamnation à mort. Eric Domb affirme :
Certaines organisations expliquent au public qu’il suffirait de les relâcher en mer ou de les envoyer dans des "sanctuaires marins". C’est une belle histoire. Mais la réalité scientifique est tout autre. [...] Les relâcher ne les libère pas : c’est les condamner.
L'exemple de l'orque Keiko est systématiquement brandi comme un épouvantail pour disqualifier les projets de sanctuaires marins. Pourtant, cette rhétorique du "moindre mal" évacue une question centrale : pourquoi la Wallonie devrait-elle devenir la "maison de retraite" de luxe d'une industrie de la captivité à bout de souffle ? Si l'intérêt est purement philanthropique, pourquoi ne pas investir ces fonds colossaux dans des baies marines protégées (semi-liberté) à l'étranger plutôt que dans des bassins en béton au cœur du Hainaut ?
Eric Domb accueillera-t-il la soixantaine de dauphins ou choisira-t-il les plus commercialement rentables, laissant mourir les autres ?
Cette question pose le doigt sur une contradiction majeure entre les déclarations d'empathie, la main sur le cœur, et la réalité d'une gestion d'entreprise. Si, comme l'affirme Eric Domb, ces animaux sont condamnés sans l'intervention de l'homme, le parc prendra-t-il la responsabilité de tous les accueillir sans exception ? Ou assisterons-nous à une sélection pragmatique où seuls les individus les plus "exposables" ou "rentables" seront sauvés, tandis que les autres seraient euthanasiés ou envoyés mourir dans ces sanctuaires marins comme l'affirme l'homme d'affaire ?
L'exception scientifique : le "cheval de Troie" législatif
Le nouveau Code wallon du bien-être animal contient une subtilité qui fait polémique : l'autorisation de détenir des cétacés pour des raisons "scientifiques". Pour de nombreux observateurs, cette clause semble avoir été rédigée sur mesure pour valider le projet de Brugelette.
Prétendre qu'il faut encore des décennies d'études pour comprendre le mode de vie des dauphins frise l'absurde. Après plus de 50 ans de delphinariums dans le monde, la science a déjà largement prouvé l'incompatibilité de ces prédateurs migrateurs avec un milieu clos. Utiliser l'étiquette "scientifique" est un tour de passe-passe sémantique. Cela permet de transformer ce qui serait un delphinarium illégal en un "centre de recherche" tout à fait officiel, offrant au passage une protection juridique contre les futures évolutions de la loi.
Un investissement pharaonique impossible à masquer
Construire des infrastructures capables d'accueillir des dauphins représente un investissement se chiffrant en dizaines de millions d'euros. Filtration de millions de litres d'eau, chauffage, soins vétérinaires de pointe et personnel spécialisé : la facture est vertigineuse, dépassant largement ce que des subventions publiques pourraient couvrir.
Une question de simple logique économique se pose : comment une entreprise privée peut-elle rentabiliser un tel gouffre financier sans exploitation commerciale ?
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L'accès au public : Il est difficile de croire que ces bassins resteront cachés. Même sans "spectacles" chorégraphiés, la simple observation de ces animaux via des vitrines ou des tunnels subaquatiques constituera un produit d'appel majeur pour le parc.
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La vitrine internationale : En offrant cette dérogation, le gouvernement wallon place Pairi Daiza comme un acteur mondial du "sauvetage". Une image de marque inestimable pour un empire financier qui transforme chaque enclos en tiroir-caisse.
Le piège du long terme : que deviendront les bassins ?
C'est sans doute l'aspect le plus inquiétant du dossier. Une fois ces infrastructures achevées et les investissements amortis sur plusieurs décennies, que se passera-t-il lorsque les dauphins actuels auront disparu ?
L'histoire de l'industrie zoologique montre qu'un bassin vide est une perte sèche insupportable. La solution est déjà "cousue de fil blanc" : sous prétexte que les recherches scientifiques ne sont pas terminées, ou pour sauver de nouveaux spécimens "en détresse", le parc continuera d'importer des cétacés. On crée ainsi un cycle perpétuel de captivité, légitimé par une science qui semble étrangement incapable de trouver des conclusions définitives sur le mal-être en bassin.
Actionnaires et administrateurs : la rentabilité avant la philanthropie ?
Il est légitime de s’interroger sur la position des administrateurs et des actionnaires qui pourraient soutenir ce projet pharaonique. Dans une entreprise dont la finalité est la croissance et la rentabilité, comment justifier l'investissement de dizaines de millions d'euros dans des bassins dont le public n'aurait aucun accès ?
L’idée d’un « sanctuaire secret » financé par des capitaux privés est une utopie économique. Les investisseurs ne sont pas des mécènes anonymes ; ils attendent un retour sur investissement, que ce soit par l'augmentation de la fréquentation du parc ou par des subventions publiques massives. Prétendre que ces dauphins ne seront pas exposés, d'une manière ou d'une autre, à la vue des visiteurs payants, c'est ignorer la logique même de l'empire financier de Brugelette. Pour ces décideurs, l'animal reste une ressource qui doit justifier son coût de maintenance par son pouvoir d'attraction.
La Wallonie, une région rétrograde au niveau du bien-être animal ?
En validant ce projet, la Wallonie prend le risque de s'isoler sur la scène européenne. Alors que la France, le Royaume-Uni et bien d'autres nations actent la fin de l'exploitation des cétacés, notre région réhabilite la captivité par le langage.
La protection animale ne devrait pas être un outil marketing pour favoriser des intérêts privés. Si le but n'est pas financier, pourquoi construire en Belgique et non en milieu naturel ? Le véritable courage politique aurait été d'interdire toute nouvelle installation, forçant ainsi l'industrie à investir dans de vrais sanctuaires.
Le point de vue d'AnimalWeb Belgique
Ce dossier illustre parfaitement la dérive que nous combattons : un lobbying efficace qui transforme la loi en outil de promotion pour le secteur privé. Chez AnimalWeb Belgique, nous refusons cette vision où le bien-être animal devient une variable d'ajustement pour des projets de divertissement déguisés. La transparence doit revenir au cœur du débat : un bassin reste une prison, même si on l'appelle laboratoire.
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